Philippe-Chatrier n’est plus seulement un court
Le 4 octobre 2026, Lacoste a présenté sa collection printemps-été 2027 sur le court Philippe-Chatrier de Roland-Garros. Le lieu n’a pas simplement accueilli une série de silhouettes : il a été entièrement transformé. Des reliefs ocre entouraient la piste, des avalanches de terre battue semblaient envahir les tribunes et le parcours des mannequins dessinait une boucle infinie sur la surface.
La scénographie donnait l’impression que la terre avait débordé du court. C’est précisément ce que racontait la collection : un langage né du tennis qui refuse désormais de rester enfermé dans les limites du jeu. Les gradins, le filet, la balle, le polo, les couleurs et même les traces laissées par l’effort devenaient une matière de mode.
Le titre choisi par Pelagia Kolotouros, « Dress Code: No White Required », annonçait cette volonté de déplacer les règles. Le blanc historique du tennis restait présent, mais il partageait la scène avec l’olive, le bleu cobalt, l’argent, le vert fluorescent de la balle et surtout les teintes brûlées de la terre battue.

La pièce en mouvement
Dress Code: No White Required
Le Reel officiel Lacoste présente la collection printemps-été 2027 imaginée par Pelagia Kolotouros sur le court Philippe-Chatrier de Roland-Garros.
Crédit : Lacoste / @lacoste
Voir le Reel sur @lacoste ↗Un premier rang qui élargit encore le terrain
La composition du premier rang prolongeait ce passage du sport vers la culture. Adèle Exarchopoulos, Camille Cottin et Pierre Niney formaient un trio très identifié au cinéma français, rejoint par la créatrice de contenu Lena Mahfouf. Leur présence plaçait immédiatement Lacoste au-delà du seul public de la mode ou du tennis.
Le casting était également international. Uma Thurman, Adrien Brody et l’acteur Antonio Cipriano assistaient au défilé, tandis que Venus Williams représentait un lien particulièrement fort entre la compétition, le style et la capacité d’une championne à construire une image bien au-delà de ses résultats.
Réunir ces personnalités autour d’un même court ne servait pas uniquement à produire des photographies de premier rang. Chacune transporte ensuite les silhouettes, les chaussures et le décor vers sa propre communauté. Le tennis ne quitte pas Philippe-Chatrier uniquement grâce aux vêtements portés par les mannequins ; il voyage aussi à travers les personnes venues les regarder.

Le vêtement sportif commence souvent par une libération
Lacoste ne convoque pas l’histoire du tennis uniquement pour produire de la nostalgie. La collection rappelle deux ruptures vestimentaires qui ont modifié la pratique avant de transformer l’image du sport.
Dans les années 1920, Suzanne Lenglen joue sans corset, avec des manches courtes et une jupe plissée laissant davantage de liberté au mouvement. René Lacoste raccourcit ensuite les manches de la chemise réglementaire et adopte un jersey petit piqué plus souple et plus léger. Le polo lancé en 1933 répond d’abord à un problème concret : mieux bouger et mieux supporter l’effort.
Ce qui était une solution technique est progressivement devenu une silhouette, puis un signe social. Le polo n’a plus besoin d’un court, d’une raquette ou d’un score pour être reconnu. Il traverse les générations, les villes et les communautés. C’est l’un des mécanismes les plus puissants de la culture sportive : un objet conçu pour jouer devient une manière de se présenter au monde.
L’ACE-T1 transforme l’impact en silhouette
La pièce la plus immédiate du défilé se trouve aux pieds des mannequins. La nouvelle sneaker ACE-T1 est enveloppée par une structure en résille inspirée de la déformation d’un filet lorsqu’une balle le frappe. À l’arrière, le talon intègre une balle de tennis jaune, maintenue dans une construction qui la rend visible sous chaque angle.
L’idée pourrait être réduite à un effet viral. Elle est pourtant plus intéressante que cela. La chaussure ne se contente pas d’ajouter un logo sportif à une forme existante : elle transforme deux éléments du jeu — le filet et la balle — en architecture. La tension, l’impact et le rebond participent directement au volume de l’objet.
Présentée en blanc, vert, argent et dans des tonalités proches de la terre battue, l’ACE-T1 donne au tennis une forme que l’on peut porter sans essayer d’imiter la tenue d’un joueur. Lacoste décline la même idée dans trois expressions annoncées : une sneaker, un talon compensé intégrant la balle et un escarpin à lacets.
La balle installée sous le talon rend la référence immédiatement compréhensible. Elle produit aussi une image assez étrange pour circuler bien au-delà du public habituel de Lacoste. La chaussure peut devenir un objet de désir, une discussion de design ou une archive de Fashion Week. Dans chaque cas, le tennis voyage avec elle.

Porter le sport sans avoir à le pratiquer
La performance produit des moments puissants, mais ils restent attachés à un calendrier. Un vêtement prolonge le sport dans la vie quotidienne. Il peut apparaître dans le métro, au travail, dans un concert, sur une photographie ou dans un quartier situé à des milliers de kilomètres du lieu d’origine.
Cette circulation change l’échelle culturelle d’une discipline. La plupart des personnes qui portent un polo Lacoste ne jouent pas au tennis ce jour-là. Elles transportent néanmoins une partie de son vocabulaire : le mouvement, le crocodile, la couleur, le col et l’idée d’une élégance sportive française. Le vêtement transforme une pratique en langage commun.
Lacoste cite elle-même les appropriations successives de ses pièces : le pull de tennis repris par les casuals anglais et les preppies américains, le polo adopté par le rap français dans les années 1990 ou encore la jupe plissée devenue un vêtement de liberté bien au-delà du court. Une culture se diffuse lorsque des groupes différents s’emparent de ses signes et leur donnent un nouveau sens.

Le terrain devient un paysage culturel
À Roland-Garros, la terre battue n’est plus seulement la surface qui ralentit la balle et marque les vêtements. Elle devient une couleur, une texture et presque un décor mental. Les dernières silhouettes blanches semblaient avoir été pressées contre le court. Leurs plis et leurs traces évoquaient la sueur, l’humidité, la pression et le contact avec le sol.
La mode ne reproduit pas littéralement le match ; elle en extrait des sensations. Elle peut rendre visible le bruit d’un impact, la tension d’un filet, la poussière déposée sur une chaussette ou la marque laissée par un corps en mouvement. Le sport devient alors une réserve d’images et de matières, pas seulement une source de logos.
Le choix de Philippe-Chatrier renforce cette lecture. Roland-Garros et Lacoste partagent une histoire liée à René Lacoste et aux Mousquetaires, dont la victoire en Coupe Davis a précédé la construction du stade. En installant une Fashion Week dans ce lieu, la marque ne quitte pas le tennis : elle montre tout ce que le tennis peut contenir lorsqu’on le regarde autrement.
Ce que le padel peut observer
Le padel cherche encore les signes qui permettront de le reconnaître en dehors de la piste. Il possède déjà une raquette particulière, des parois vitrées, des clubs très identifiables et une sociabilité forte. Son vestiaire culturel, lui, reste plus ouvert.
L’exemple de Lacoste ne signifie pas que le padel doit copier le tennis ou multiplier les collections simplement marquées d’un logo. Il montre qu’un sport gagne en présence lorsque ses objets traduisent une expérience réelle. Une couture peut rappeler une vitre, une matière peut évoquer le sable du gazon synthétique, une coupe peut répondre au mouvement ou une chaussure peut transformer une contrainte technique en signature visible.
Pour sortir de sa pratique, le padel aura besoin de vêtements et d’objets suffisamment désirables pour être portés par des personnes qui ne se rendent pas sur un court. C’est à ce moment qu’un sport cesse d’être visible uniquement lorsqu’il est joué : ses couleurs, ses formes et ses attitudes continuent à circuler dans la ville.

Une balle sous le talon, un sport hors de ses lignes
Le défilé printemps-été 2027 de Lacoste est spectaculaire parce qu’il transforme Roland-Garros en paysage. Il est culturellement plus intéressant encore parce qu’il ne traite pas l’héritage comme une vitrine immobile.
Le polo est retravaillé, le blanc est contesté, la terre battue imprime les vêtements et la balle devient une partie de la chaussure. Chaque élément quitte sa fonction d’origine sans perdre complètement sa mémoire sportive.
L’ACE-T1 résume toute la proposition : une chaussure impossible à séparer du tennis, mais qui n’a pas besoin d’entrer sur un court pour exister. Le sport fournit le geste et la matière. La mode leur donne une seconde vie.
Un sport entre réellement dans la culture lorsque ses signes continuent à circuler après la fin du match.
Sources
- Lacoste — défilé printemps-été 2027, Dress Code: No White Required ↗
- Lacoste — Reel officiel du défilé printemps-été 2027 ↗
- Vogue France — analyse de la collection Lacoste printemps-été 2027 ↗
- Vogue France — Adèle Exarchopoulos, Camille Cottin, Pierre Niney et Lena Mahfouf au défilé ↗
- Madame Figaro — les personnalités présentes à Roland-Garros ↗
- Lacoste — histoire du polo et de la relation avec Roland-Garros ↗
- Lacoste — du sport aux différentes cultures vestimentaires ↗
